Amazonie ma chérie – l’épisode du milieu

J’ai très soif mais je me rappelle que c’est dans l’Amazone que je nage alors je ne bois pas. Boire l’eau de l’Amazone ça ne me semble pas une bonne idée. A bien y réfléchir nager dans l’Amazone non plus mais sans trop savoir comment ni pourquoi j’y suis. Je me dit qu’il ne faut surtout pas que je pense aux piranhas alors j’y pense, je panique, j’ai le sentiment que mon poids m’amène au fond du fleuve. Pour ne pas couler je m’agrippe au premier bois-flottant que je croise mais il se trouve que c’est un alligator. Il me dit qu’il ne fait pas taxi aujourd’hui, je ferai bien de me remettre à nager vite fait. Alors je le lâche et je me mets à marcher, c’est bizarre ce désert au milieu de l’Amazone. Il fait vraiment une chaleur à crever et je ne trouve même plus l’eau du fleuve. Peut-être que j’aurais dû la boire ? Je me retourne pour appeler à l’aide mais derrière moi il n’y a qu’une grenouille. Une grenouille géante qui me poursuit alors je coure mais mes jambes sont prises dans la boue, le sol est si gluant, j’avance si lentement et la grenouille se rapproche, de plus en plus grosse et j’ai soif, j’ai si soif. Je me réveille avec un semblant de joie. Toutefois je suis en nage, brûlante et j’ai vraiment très très soif. Il n’y a plus d’eau dans ma bouteille il faut que je m’extirpe de ce lit et que je croise les doigts pour trouver de l’eau filtrée.  Je mentirais si je vous disais que de jour j’étais tout à fait rassurée dans cette maison de bois ouverte sur la végétation mais là au cœur de la nuit, au beau milieu des bruits de toute sorte qui nous entourent, j’ai besoin de me raisonner un moment pour quitter ma moustiquaire. Je pose le pied par terre en ayant le sentiment de me prêter à une épreuve de fort boyard. Heureusement mes pieds ne rencontrent que le parquet et je trouve rapidement une grande jarre d’eau. Je suis tellement assoiffée que je la bois intégralement. Je me remets dans mon lit en priant pour que le doliprane avalé fasse rapidement tomber ma fièvre. Je devine assez rapidement quelle sera l’épreuve suivante et j’ai beau tenter de me rendormir avant que ma vessie ne se réveille, au bout d’un moment je n’ai plus le choix. Il faut que je fasse pipi. Je me rassure en me disant qu’il n’y a pas, dehors, beaucoup plus de danger que dans la maison et je m’apprête à sortir quand tout à coup je me rappelle des jaguars. Autant je trouve comment me rassurer sur l’issue d’une éventuelle rencontre inopportune avec des mygales, des fourmis, des grenouilles, des lézards, des singes et même des serpents autant avec un jaguar je ne vois pas. Alors je reste un moment figée devant la porte et puis je reviens devant mon lit et puis je retourne devant la porte parce qu’après tout quelle est la probabilité de tomber sur un jaguar ? Mais avant d’ouvrir je me souviens avoir vu un seau cet après midi près de mon lit. Et s’il était là parce qu’il ne faut pas sortir la nuit ? Moi et ma manie de ne jamais écouter les guides, si ça se trouve il nous a expliqué qu’il était interdit de sortir la nuit. Et quand il parlait des jaguars ? Qu’est-ce qu’il disait sur les jaguars ? Je retrouve le seau mais je ne suis pas sûre que ce soit un seau à pipi. J’aurais l’air de quoi demain matin si ça n’en est pas un ? C’est pas moi qui l’ai fait ! J’attrape le seau et je cherche des yeux un coin où me cacher mais non je ne le sens pas, ce n’est pas sa destination. Je repose le seau. Je retourne devant la porte. Je me demande si après tout finir bouffée par un jaguar est aussi désagréable que mon envie pressante. Je me réponds que oui quand même probablement. Au bout du dixième aller retour entre mon lit et la porte apparaît une tête toute fripée. C’est la vieille dame qui nous loge, en chemise de nuit. Elle me demande d’un air endormie si tout va bien. Je lui réponds necessito hacer pipi. Elle n’a l’air ni étonnée ni moqueuse. Elle me prend par la main, ouvre la porte et descend avec moi dans la nuit. Seul le contact de sa main me convainc que je ne rêve pas et me rappelle ma fièvre, elle me semble si fraîche par rapport à la mienne. Arrivée devant les toilettes j’ouvre la porte des dames, aperçois une tarentule grosse comme mon poing, referme la porte et entre dans les toilettes des hommes. Mais la vieille dame n’est pas d’accord, elle me dit que pour les femmes c’est à côté alors je lui montre l’araignée et j’ai à peine le temps de cligner des yeux qu’elle l’écrase à coup de balai à chiotte. Ensuite elle me fait un sourire à lui donner le bon dieu sans confession et me montre les WC comme si elle me désignait le lieu le plus sécurisé de la terre. Elle me tient à nouveau la main sur tout le trajet retour et me répond avec un large sourire que tout le plaisir était pour elle lorsque je la remercie. Une fois dans mon lit j’étouffe mon fou rire comme je peux entre mes draps mais je mets longtemps à m’arrêter.

Le lendemain matin réveil à l’aube, on monte tout endormis dans notre pirogue direction le lever de soleil. Un nouveau monsieur accompagne notre guide. Sans trop savoir pourquoi sa présence nous rassure. Les couleurs sont magnifiques et l’eau est recouverte d’une brume des plus mystérieuses. Tout à coup Caro nous montre la surface de l’eau, des dauphins roses ! En réalité ils sont un peu moches, surmontés d’une grosse bosse, leur dos est bien moins rond et gracieux que ceux des dauphins gris. Ce qui ne m’empêche pas d’essayer de les prendre en photo une bonne vingtaine de fois. Et puis on accoste sur le rivage, le nouveau monsieur nous fait signe de le suivre tout en déblayant le chemin à coup de serpe. On est tous d’accord le nouveau monsieur c’est Rambo. Pendant qu’on serpente dans la jungle il fait toute sorte de bruits, des hou hou de singes des grrruiou grrruiou d’oiseaux (tout à fait les oiseaux en Amazonie ils font grrruiou) et comme par magie les animaux accourent. Non je déconne. On voit trois oiseaux s’envoler au loin sans rien voir de leurs couleurs et puis des mouvements vifs dans un arbre et une queue de singe. C’est toujours trois fois plus que ce qu’on a aperçu la veille et Rambo fait si bien les bruits d’animaux qu’on est autant émerveillés que s’ils étaient sous nos yeux. Et j’exagère à peine. La fièvre remonte durant qu’on marche, me donnant une légère impression de flotter tout en amplifiant tous les sons de la forêt. Une fois de retour au village un monsieur nous montre un seau plein d’œufs de tortue entrain d’éclore. Je n’ai pas tout écouté (j’ai un sérieux problème avec les guides) (dès qu’ils parlent je me retrouve comme projetée à l’école du coup mon esprit s’enfuit) mais j’ai compris que les villageois étaient subventionnés pour sauvegarder les tortues. C’est très joli à voir, la coque qui se fendille et leurs petites têtes de dragons qui sortent de là. Ensuite on prend le petit déjeuner et j’ai la bonne idée de demander au guide s’il n’a pas un remède amazonien contre les rhumes. Il se rue dans la cuisine, traficote un moment et me ramène un citron pressé à l’ail, au gingembre et au sucre. Beaucoup d’ail. Beaucoup de gingembre. Et il me regarde pendant que je bois. J’ai légèrement envie de vomir mais il me fait un peu peur alors j’avale tout. Bizarrement après ça tout le monde a systématiquement un mouvement de recul dès que j’ouvre la bouche.

Ensuite on est invités à remonter dans notre pirogue. On y attend Rambo pendant longtemps et puisqu’il tarde notre guide sort des cannes à pêche et des morceaux de viande crue. Ce fleuve il est magique, suffit de plonger l’hameçon dans l’eau et hop ça mord. La seule difficulté consiste à faire en sorte que le piranha ne reparte pas avec le bout de viande et sans l’hameçon.  John est le premier à en attraper un. Ça nous met en transe on est comme des gamins ! On en attrape tous plein et quand finalement Rambo arrive on est drôlement déçus de devoir s’arrêter. Ensuite on navigue pendant longtemps, on a le temps de papoter, de rigoler, de regarder notre guide vider les poissons et de dormir. Et puis on arrive. Au milieu de rien, même si rien au beau milieu de l’Amazonie ça n’est pas tout à fait… rien. Rambo prépare un feu et fait cuire nos poissons pendant que notre guide installe les tentes. Nous on réfléchit à l’endroit le moins dangereux pour aller faire pipi. On ne trouve pas vraiment. Ensuite on mange et nos piranhas sont délicieux. Et puis on enfile nos bottes et zou c’est parti pour l’exploration. Rambo reprend ses bruits d’animaux de la jungle et cette fois ça marche. Il a une façon tout à fait magique de détecter les singes dans des arbres de très loin, un vrai sixième sens. Nous on ne boude pas notre plaisir à voir tous ces primates se balancer, s’enfuir ou nous observer. On serpente sans trop savoir comment il s’y retrouve dans toute cette végétation, on voit un arbre immense et personne ne me répond quand je demande ce qu’un baobab vient faire au milieu de l’Amazonie. Et puis on fait de la balançoire sur des lianes. On ne devrait jamais cesser de faire de la balançoire. On ne devrait jamais cesser d’avoir 5 ans.

A un moment Clément, Dimitri et moi on se fait distraire par notre guide (pas Rambo l’autre, celui qui ne nous sert à rien) qui nous montre certainement une feuille qui se balance sous le vent et quand on se retourne, on réalise qu’on a perdu de vue Rambo, Caro et John. On se dépêche d’avancer pensant qu’ils sont juste devant mais très vite on tombe sur un embranchement entre deux sortes de chemin. Avec la végétation impossible de les distinguer. Notre vieux guide, celui qui ne supporte pas la bière, voyant qu’on s’inquiète un peu nous fait genre, pff tranquille, je suis tout à fait capable de vous ramener à bon port. On le suit en essayant quand même d’appeler Rambo mais très vite on réalise qu’on est même plus sur un semblant de chemin. Et notre guide il a une fausse serpe avec laquelle il n’est fichtrement pas foutu de couper une branche (le naze). Au début ça nous fait plutôt rigoler, on est perdu en pleine Amazonie ! mais très vite plus du tout, on est perdus en pleine Amazonie. Et puis alléluia, retentit le sifflet de John. On suit le son et on les retrouve ! John tout le monde se moque de lui parce qu’il se ballade tout le temps partout avec un sifflet. Je peux vous dire qu’il est drôlement content tout à coup, je vous sauve la vie quand vous voulez les gars. On se remet à marcher et puis très vite on entend un bruit retentissant. La pluie. On l’entend approcher bien avant qu’elle ne nous tombe sur la figure, un peu comme on pourrait entendre un tyrannosaure qui nous poursuivrait. COURREZ !!! Le temps qu’elle nous rattrape on est quasiment arrivés au campement. La pluie, en Amazonie, elle ne rigole pas. On pourrait faire Tahiti Douche avec nos cheveux rien qu’en deux minutes de saucée. Alors on se réfugie sous l’auvent qui surplombe nos tentes mais très vite, Caro et moi, ça nous donne une idée. Fixe l’idée. On en profite pour se doucher ? Les garçons eux ils s’en foutent mais nous on sent bien qu’on pue. C’est à dire que deux journées à 35° de chaleur humide, humide au point qu’aucune partie de ton corps n’est jamais, jamais sèche, avec en cadeau bonus 38° de fièvre pour ma part, ça devient nasalement difficile à assumer. Alors au bout d’une demie-heure à tergiverser, on se décide. Après tout il fait nuit maintenant et nos guides sont assez loin pour ne pas nous voir.  Zou on se met en sous vêtement – saute sous la pluie – Caro me passe son savon – je m’en tartine – elle dit « n’en met pas trop il est dur à rincer » – et notre guide arrive droit sur nous avec sa lampe torche.

(à suivre !)

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4 comments

  1. Bonjour Charlotte. Merci pour ce dernier texte. On partage à fond la situation avec toi. On a peur. On a faim. On a sommeil.On a soif. On sourit. On pue. On a envie d’aller aux toilettes (qu’il n’y a pas)… J’aimerais bien savoir comment tu fais pour que ce soit aussi vivant, aussi évocateur, aussi suggestif, SANS des images qui bougent dans tous les sens comme avec la télé, SANS des sons ni des musiques comme dans les casques des smartphones, SANS aucune odeur directement dans les narines… Ah oui ! J’ai trouvé ! Cela s’appelle : La Littérature ! Avec Des Majuscules. Chapeau bas. Jeanne

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