Ana, Rosa, le lac Titicaca et moi

J’arrive tard à Puno, la ville qui borde le lac et à partir de laquelle il est possible de visiter les îles. J’avais lu que cette ville n’avait aucun intérêt mais on m’avait dit la même chose de Yangon en Birmanie et j’avais adoré alors je décide d’y passer une journée. Je pars le matin, mon appareil photo autour du cou et je me sens aventurière. J’ai l’impression pour la première fois depuis mon arrivée au Pérou de visiter une vraie ville péruvienne. C’est le bordel sur les routes, il y a des vélos et des tuk-tuk et des voitures et des taxis et tout ce petit monde klaxonne à tue-tête. C’est extrêmement vivant. La ville n’est pas belle à proprement parler mais je lui trouve du charme avec les collines qui l’entourent, les dames en jupes-longues-chapeaux, et le lac que j’aperçois au détour d’une rue et que je mets longtemps à rejoindre tant toutes les rues m’attirent. Il y a tant de choses à observer ! Un petit stand de glaces au milieu de la route, je crois qu’un monsieur sert un enfant mais c’est le contraire, c’est apparemment le bout de chou le vendeur en chef. Un enfant porte une fleur entre ses doigts comme si c’était le plus grand des trésors et il y a cette mamie qui place un bébé en écharpe comme elle lancerait un sac de patate.

Lima était moderne et Arequipa jolie et paisible, ici je me sens vraiment dépaysée. Je ne suis clairement pas dans mon élément et c’est agréable ! Je suis obligée d’attendre qu’un local traverse pour savoir quand le faire tant je ne comprends rien aux mouvements incessants de la circulation. Mon regard est attiré par mille choses à la fois. J’aime cette ville austère et vivante et quand je me retrouve face au lac Titicaca je suis un peu émue. Je passe du temps face au lac, la lumière change sans cesse. Quand je repars vers la ville j’atterris tout à coup en plein milieu d’un marché immense. Il y a des couleurs dans tous les sens, des gens qui crient pour vendre leurs fruits, des gens qui rient, un nombre inimaginable de dames à chapeaux, j’y passe des heures. J’achète un collant en laine à une dame qui sort tout son stock en riant pour essayer d’en trouver un qui soit assez long pour mes jambes et pas trop large pour mes fesses. C’est de loin l’achat le moins sexy de l’année. Je rentre à la nuit tombée sans avoir vu passer la journée. Il pleut à verse dès que je mets un pied dans l’hôtel. La météo et moi on est assez complice ici.

Le lendemain un minibus passe me chercher au petit matin, direction les iles Uros, Amantani puis Taquile demain. Dans le petit bateau je découvre mon groupe, une petite vingtaine de personnes de nationalités différentes, il y a un groupe de quinquagénaires argentins, des colombiens, des péruviennes, des allemands, des anglais et des italiens. Un des italiens est le portrait craché du parfait mixte entre Brad Pitt et Leonardo DiCaprio jeunes. Vraiment jeune mais je suis quand même un peu scotchée, je ne savais que ça existait. On s’arrête d’abord sur les îles flottantes, les îles Uros. En gros ce sont des îles qui ont peut-être été habitées à une époque mais qui aujourd’hui ne servent plus qu’à faire venir le touriste pour lui vendre n’importe quoi. Le guide du routard dit qu’on se croirait à Walt Disney et il a raison ! Tout fait tellement faux que je ne prends même pas de photos. Sauf ces deux là, parce que les petites filles me le demandent et gloussent en se voyant sur l’écran et parce que les dames avec leurs jupes de toutes les couleurs sont restés sous nos yeux beaucoup trop longtemps pour que je résiste (elles chantaient « vamos a la playa » pendant que le bateau s’éloignait).

Ensuite on a fait un vraiment long trajet en bateau et je n’ai rien vu parce que je dormais. On est arrivé sur l’île d’Amantani, affamés, en début d’après midi. Notre guide (le célèbre Bruno du grupo feliz, son mot préféré du monde entier c’est charlotte apparemment, il n’a pas cessé de le prononcer du week-end) nous a dispatché par petits groupes de trois ou quatre auprès de différentes familles. J’ai été attribué à la famille de Guillermo avec Ana et Rosa les deux péruviennes de Lima. Immersion péruvienne ! Sur le chemin qui mène à la maison on croise des troupeaux de moutons que de trop petits enfants surveillent, on voit des personnes travailler dans les champs ou construire des briques de terre. Presque tous ont des tenues traditionnelles. Au début Ana et Rosa me font un peu peur, elles ont la cinquantaine et sourient peu. Au moment du déjeuner elles se mettent à me parler beaucoup et très vite en espagnol, je les fais répéter mille fois et comprends à peu près un dixième de ce qu’elles me disent mais je découvre derrière leurs visages sérieux une douceur et une bienveillance de tous les instants. Elles me racontent le Pérou, elles me racontent leurs familles et les plantes qui soignent et leur voyage. Elles sont sœurs et font un petit voyage ensemble chaque année depuis qu’elles sont mariées. Elles n’étaient encore jamais venues sur le lac Titicaca et avec la famille qui nous accueille ce sont deux cultures différentes qui se rencontrent. Elles sont touchées par la pauvreté qui règne sur l’île et lorsque Jeannette, l’épouse de Guillermo nous montre les gants, les écharpes et les chaussettes qu’elle a tricotés elles la complimentent et en achètent beaucoup. Guillermo et Jeannette parlent peu, je crois qu’ils maîtrisent mal l’espagnol, leur langue maternelle est le quechua. Il y a dans leurs yeux à tous les deux un mélange de timidité, de dureté et de gentillesse. Je passe un bon moment.

En fin d’après midi nous rejoignons le reste du groupe sur la place du village, toutes les familles sont là et nous montrent comment elles tricotent ou filent la laine je ne sais pas, je n’écoute pas il y a trop à observer. Je me demande si tous ne portent leurs tenues traditionnelles que pour les touristes mais il y a sur la place, de petits groupes d’hommes et de femmes qui discutent entre eux sans se préoccuper de nous le moins du monde, alors peut-être pas. En tout cas c’est beau ! Ensuite nous montons au sommet de l’île et nous l’atteignons au crépuscule. Il faut faire trois fois le tour d’un sanctuaire et faire un vœu. Une des dames argentines à laquelle je n’avais pas encore parlé s’approche de moi et me dit dans un clin d’œil « j’ai enquêté pour toi DiCaprio est célibataire ». On rit beaucoup. Je lui explique quand même que je suis largement trop vieille pour Léo, elle semble sceptique et me demande mon âge. Je réponds 28 pour voir et non seulement elle me croit mais elle est choquée, elle était persuadée que j’en avais 22. Mon ego est reboosté pour la décennie à venir. Elle me dit quelque chose comme « l’âge on s’en fout, épouse le et annonce lui après ». Je fais la descente en discutant anglais avec les italiens pendant qu’une dizaine d’argentins me font des clins d’œil et lèvent leurs pouces en signe d’assentiment. Autant dire que si j’avais eu 22 ans et le béguin ça m’aurait bloqué ! N’empêche que grâce à Mauritz (c’est Léo qui s’appelle comme ça) (à une lettre près il s’appelait Maurice) et Lorenzo je tiens la première longue conversation en anglais de mon voyage. Je fais plein de fautes mais ne passe pas trop de temps à chercher mes mots et je comprends tout. Le seul problème c’est qu’au moment de retourner dans la famille impossible de faire la bascule anglais vs espagnol. Tout me vient dans la langue de Shakespeare ! C’est frustrant. Ana et Rosa me demandent si je voyage seule et si je suis mariée. Je leur dis que oui et non et elles me disent d’en profiter, ce sont les meilleurs années, tu es libre comme l’air ! Ana me dit qu’elle a rencontré son mari à 36 ans et qu’elle a quand même eu le temps d’avoir quatre enfants. Et qu’elle n’aurait jamais pu les supporter si elle n’avait pas autant profité de sa jeunesse et de sa liberté avant ! Je suis surprise d’entendre ce discours de sa bouche si sérieuse. Je suis si contente cette fois de n’être avec aucun français et d’avoir ces deux dames là avec moi.

Ensuite c’est l’heure de sortir, il y a une fête le soir dans le village. Ana et Rosa vont se coucher mais m’obligent à partir, je n’ai pas l’âge de m’endormir à 20h. Guillermo m’explique qu’il faut que je mette une tenue traditionnelle. Je lui demande une bonne vingtaine de fois s’il est sûr que tout le monde sera « déguisé ». Je me sens un tantinet ridicule avec ma longue jupe verte et tout l’attirail, toute seule sur le chemin. Quand je rentre dans la salle des fêtes il n’y a pas encore grand monde mais tous ont joué le jeu et s’exclament à chaque entrée. Après c’est l’heure de la musique et de la danse, Guillermo met un point d’honneur à ce que je participe à chaque danse traditionnelle. Au bout d’un moment j’ai très chaud (il y a une doudoune coincée sous ma tenue), je m’échappe à l’extérieur et rencontre Arnaud avec qui je discute un moment. Il voyage depuis trois ans avec sa femme et ses deux filles et n’envisage pas de rentrer en France avant encore un an. La plus jeune a 5 ans. Elle a connu plus de voyages que de vie sédentaire ! Moi je fais la version petite joueuse en fait !

Le lendemain on a des crêpes au petit déjeuner (c’est le plus beau jour de ma vie). On embrasse Guillermo et Jeannette et leur bébé au prénom imprononçable et on file sur l’île de Taquile. Je trouve cette dernière encore plus jolie. La langue et les traditions y sont différentes, les tenues aussi. On suit un chemin qui longe le lac et je ne me lasse pas de le regarder. Il y a une lumière très particulière, très claire et très douce. Enfin, au bout du chemin il y a le déjeuner et au bout du déjeuner, le départ. Je dors encore pendant tout le trajet. Je crois que je suis capable de m’endormir absolument partout à toute heure. Au moment de se dire au revoir les italiens et moi échangeons nos coordonnées au cas où nos itinéraires se rejoindraient à nouveau. Ça met mes amis argentins en transe. Ana et Rosa quand à elles m’ont préparé un petit papier avec toutes leurs coordonnées, elles me serrent dans leurs bras et me disent encore plein de choses beaucoup trop vite pour que je comprenne tout mais je crois qu’il est question de belle rencontre et de bienvenue.

Ana et Rosa

 

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10 comments

  1. Je les adore ces dames😊 tu fais de belles rencontres et c’est tellement beau. J’adore te lire merci de partager tout ça. Vivement le prochain post

  2. Chère Charlotte,
    Je suis tes aventures depuis le début. En fait, j’ai raté le tout début mais avec les blogs, on peut rattraper le retard c’est chouette. Maintenant je suis accro, genre comme pour Game of thrones. Quel talent! Merci et bonne route!

    1. Magali !! Ton commentaire me fait tellement plaisir 🙂 Je veux dire je suis FAN de Game of Thrones ! J’espère quand même que je ne serais obligée de tuer aucun héros pour vous garder accros. J’espère que tu vas bien, trop chouette de recevoir de tes nouvelles !!

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