Cochabamba, du repos, des palmiers, des pâtes

Il a les cheveux gris, un corps imposant, un visage fermé et ce regard mi-fier mi-blessé que je remarque chez beaucoup de Boliviens. Ses yeux n’ont pas croisé les miens une seule fois depuis 4h que nous sommes côte à côte. Je me dis que peut-être il n’aime pas les touristes. J’ai envie de lui parler. D’habitude je me fiche de qui est assis à côté de moi, dans le bus je dors ou je rêve, point. Je lui demande si la ville que nous traversons est Cochabamba, si nous sommes déjà arrivés. Son visage s’adoucit instantanément. Il me répond, nous n’arriverons que dans une heure, puis me bombarde de question. D’où je viens, est-ce que je voyage seule, est-ce que j’aime la Bolivie, la cuisine bolivienne, est-ce que je suis prudente ? Il me dit qu’en Bolivie, souvent les hommes traitent mal les femmes, il me dit qu’il faut faire attention, il me dit que dans ce pays la corruption détruit tout, qu’elle interdit la justice, qu’elle contrevient à la sécurité. Je lui dis que je suis prudente, je lui promets de ne pas sortir seule la nuit. Je lui dis que son pays est beau, il hoche la tête plusieurs fois, ses yeux brillent. Il me parle de lui, de ce trajet qu’il fait chaque week-end pour rejoindre sa famille, de ses enfants eux-mêmes parents, de son épouse qui l’attend à Cochabamba. Le trajet file à toute vitesse. A l’arrivée il attend avec moi le temps de récupérer ma valise, me refait promettre de ne pas sortir seule la nuit, de ne pas parcourir à pied le sentier qui mène en haut de la colline, de ne pas sortir d’objet de valeur dans la rue. Il me dit au-revoir puis se retourne vers moi une dernière fois et me dit j’espère que mon pays te feras honneur. Je suis touchée de sa sollicitude et un peu effrayée aussi. Je regarde la ville qui se dresse devant moi et me dis que ce n’était peut-être pas le meilleur endroit pour ne prévoir aucun point de chute. Je passe une heure dans un coin de la gare routière, mon sac sur le dos, à chercher dans mon portable (comment ça c’est un objet de valeur ?) l’adresse d’un hôtel où je pourrais passer la nuit. Le seul à être bien noté est à 3km, j’hésite un peu et puis le fait qu’il y ait un restaurant au rez de chaussé me décide, le monsieur m’a dit de ne pas sortir la nuit. Je me suis réveillée à 5h du matin, me suis enquillée 3 bus pour quitter Sajama, mon sac pèse une tonne et 3 kilomètres c’est long alors je me mets en quête d’un taxi. Le premier que je hèle me regarde et ne s’arrête pas, le deuxième s’arrête et ne veut pas m’amener, le troisième me demande un prix exorbitant. Bon. Finalement on va dire que c’est bien de marcher. Je traverse un marché, c’est vivant, ça pullule de monde qui crient, qui parlementent, qui rigolent, qui mangent sur les trottoirs. Me faufiler dans la foule avec mes deux sacs (un devant un derrière, je suis une tortue à deux coquilles) n’est pas des plus aisé mais je pense à autre chose qu’à ma fatigue. Pour ne pas sortir mon téléphone à tout bout de champs j’ai mémorisé le trajet et compte le nombre de blocs. Un bloc, deux blocs, trois blocs, j’ai traversé combien de rues là ?, quatre blocs, à gauche, un bloc, deux blocs, attends deux ou trois ? Je finis par atteindre le centre et m’émerveille de la place principale, on se croirait en Espagne ! Il y a des palmiers partout, les façades sont colorées, les gens flânent sur les bancs, au bord de la fontaine. J’aime déjà cette ville. J’arrive à mon hôtel avec l’air de celle qui a traversé l’enfer pour arriver jusque là. Le monsieur de l’accueil porte mon sac jusqu’à ma chambre, c’est mon héros. Tout de suite les lieux me plaisent. Je suis dans un dortoir et chaque lit a ses prises et ces étagères. Des prises et des étagères ! Et puis il y a une fenêtre dans la salle de bain et l’eau est chaude et il y a des terrasses partout. Ok les gars vous faites ce que vous voulez, moi je ne bouge plus d’ici. J’avais prévu de partir dès le lendemain pour le parc de Torotoro mais je me sens si bien dans cet endroit que je choisis de m’y arrêter un jour ou deux pour me reposer.

S’en suit une journée tranquille au terme de laquelle je rencontre Emilie. Nous passons la journée du lendemain ensemble entre papotage et farniente. Je l’emmène déjeuner au marché que j’ai découvert la veille, dans lequel une vingtaine de petites cuisines appelle à choisir ses chaises pour manger des choses similaires mais au combien meilleures à chaque stand. On s’assoit au même endroit que celui que j’avais choisi, car il y a de la purée et la purée est devenue mon graal culinaire juste après les crêpes et le roquefort. Ce marché est plein de vie. La vie des cuisinières qui discutent entre elles en s’affairant, celle des rabatteuses qui promettent monts et merveilles à qui s’assiéra à sa table, celle, enfin, des boliviens venus déjeuner, seuls ou en famille et qui mangent bruyamment ou en silence, en regardant leur bol ou leurs compagnons ou encore, mais à la dérobée cette fois, les deux seules touristes qui s’ébahissent devant des pommes de terre écrasées. La vieille dame assise en face de nous, nous observe un peu plus frontalement que les autres et finit par nous dire qu’il fut un temps où elle parlait français. S’en suivent les questions d’usage, d’où venons-nous ? Est-ce que nous voyageons ensemble ? Pour combien de temps ? Est-ce que la Bolivie nous plaît ? Et puis vient l’heure des confidences, je suis toujours surprise de voir à quel point il suffit de rien pour que les gens nous parlent de leur histoire, de leur pays. Je ne comprends pas tout parce que la petite dame parle vite mais je devine l’essentiel et Emilie traduit ce qu’il me manque. Elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant. Elle nous explique que les hommes de ce pays sont méchants, faites attention surtout. Elle nous parle de son frère parti aux USA, de ses origines situées à Santa Cruz. Nous passons tout le déjeuner en sa compagnie. Elle nous dit au revoir en nous serrant la main plusieurs fois. Ensuite on va au cinéma. On choisi le film qui ressemble le plus à une comédie romantique en se disant que quoi qu’il arrive je comprendrais l’essentiel. Pendant les bandes annonces seuls des extraits de films d’horreurs sont diffusés, suffisant à me faire sursauter une bonne dizaine de fois. Les boliviens semblent particulièrement friands d’histoires de méchantes poupées et d’enfants un peu pâles qui apparaissent soudainement dans les caves les plus sombres (LA DERRIERE TOI !). Il n’y a personne dans la salle de cinéma et avec Emilie on rigole beaucoup. On commente le film au fur et à mesure, d’habitude je ne fais jamais ça, mais commenter un film qui ne parle pas la même langue que moi c’est différent et puis j’ai l’impression de retrouver une copine. Ensuite on sort du cinéma et je motive Emilie pour aller dans un super restaurant italien. Il est recommandé dans tous les guides et est premier sur Trip Advisors. Après tout c’est ma dernière soirée à Cochabamba, je m’en vais demain à l’aube pour Torotoro. On s’offre alors le restaurant le plus cher de nos voyages respectifs. Il faut croire que mon organisme s’est tellement habitué à la nourriture de rue que tout ce luxe l’affole. A Cochabamba j’attrape la première vraie tourista de mon tour du monde. Celle qui te met minable au fond du lit avec 40° de fièvre et le ventre qui se tort toutes les trois minutes. Le premier jour je ne sors pas de mon lit, le deuxième jour je me lève pour manger et je me recouche en ayant l’impression d’avoir bravé l’Everest, le troisième jour, enfin, je tiens debout. Toujours avec Emilie, on retourne déjeuner au marché. On se met à notre table habituelle. En face de nous un couple. Le monsieur, voyant qu’Emilie parle couramment espagnol nous demande d’où on vient. Sa femme nous répond « oh la France ! J’ai toujours rêvé d’aller à Venise ». C’est tellement mignon que je n’aurais jamais osé la détromper mais son mari le fait pour nous. Son mari il en connait un bout sur la France, le sujet le passionne, il nous pose un million de questions sur l’histoire de notre pays et je ne sais répondre qu’au quart. Quand Emilie sèche aussi je brode, j’aime bien broder. D’ailleurs au cas où vous l’ignoreriez les enfants de Louis 16 se sont fait guillotinés aussi. Tous les trois. Mais pas en même temps que Marie Antoinette, parce qu’eux on les a retrouvés plus tard, cachés dans une cave du château de Versailles. Voilà voilà. A la fin du déjeuner le monsieur insiste beaucoup sur le fait qu’Emilie et moi nous sommes vraiment très jolies et qu’il aimerait beaucoup garder nos coordonnés, non ? Même pas une de vous deux ? Au point qu’on n’est plus vraiment sûr que ce soit sa femme qui l’accompagne. On n’est pas tellement sûres du contraire non plus. Juste on n’espère pas pour elle. Ensuite on va rejoindre Jésus Christ, celui qui veille sur la ville du haut de sa colline. On monte en téléphérique. Une fois en haut on est impressionnées par l’étendue de la ville, elle est immense, et par la verdure qui l’encadre et la traverse, partout. Une fois en bas, il me reste encore un peu de force alors on retourne au cinéma. Cette fois on va voir Geotherma, un film catastrophe façon américain. Le rythme de l’action ne nous laisse pas le loisir de papoter et c’est tant mieux, le film est prenant et je comprends tout. Après ça, on rentre dîner, on papote avec Delphine une autre voyageuse tout juste arrivée dans notre chambre et puis c’est déjà la fin. Demain je pars pour Potosi, je n’irai jamais à Torotoro mais sans aucun doute de nouvelles aventures m’en consoleront.

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