Huaraz, les chiens, les montagnes

J’ai quitté Cusco sur un coup de tête. J’avais prévu de rester encore mais je me sentais irrationnellement abandonnée dans cette ville que j’aimais pourtant quelques jours plus tôt.  Je suis montée dans un avion, un petit avion qui me permettait de faire l’impasse sur vingt-quatre heures de bus, je me suis assise à côté du hublot et j’ai ouvert bien grand les yeux. J’ai vu la ville s’éloigner jusqu’à devenir toute petite tache au milieu des montagnes arides. Impossible de détecter la moindre végétation dans les environs. Je crois qu’en fait le Machu Picchu et ses montagnes verdoyantes se situent dans une réalité parallèle. Je n’ai pas cligné des yeux une seule fois jusqu’à l’atterrissage et je n’ai rien vu d’autre que cet immense désert montagneux. C’était fabuleux. D’ailleurs j’en ai oublié d’avoir peur. Si ça se trouve j’aime ça en fait prendre l’avion. Mes pieds ont recommencé à trépigner à l’idée d’en découvrir toujours plus. Mais avant de rejoindre Huaraz et la Cordillère Blanche je devais passer la nuit à Lima.

Après la maison de famille un peu glauque dans laquelle j’avais logé lors de mon premier passage dans la capitale j’ai décidé cette fois de tenter une auberge de jeunesse. Malheur. Je crois que c’est l’expérience olfactive la plus agressive de toute ma vie.  Je me retrouve dans un dortoir de six dans lequel cinq garçons végètent dans une très forte odeur à base de concentré de jus de chaussette. Ça pique littéralement les yeux. Même en ouvrant la fenêtre et même au bout de plusieurs heures à baigner dedans. Quand à 22h les garçons se lèvent tous comme des zombies (il semble que leur journée commence) (une journée constituée de bière, de Pisco Sour et de rires gras à n’en pas douter) je prie pour qu’ils emportent avec eux leurs effluves, mais non. Même pas. Il a beau faire 12 degrés dans la chambre pour une fois je ne ferme pas la fenêtre et je m’endors le nez collé à mon écharpe. Le lendemain les dix heures de bus qui m’amènent à Huaraz passent en un éclair. Une fois de plus je suis à l’étage au premier rang pile en face de la grande vitre panoramique. Je pensais que je regarderais un film ou deux pour faire passer le temps mais le paysage est beau et je ne veux pas en perdre une miette. A la tombée du jour les montagnes que je traverse prennent des teintes ocres pendant que les nuages se chargent de bleu d’orage et d’orange. J’arrive à Huaraz un grand sourire sur les lèvres. Je pense pour la première fois à regarder sur Mapsme à quelle distance est mon hôtel avant de monter dans un taxi et je fais bien, il n’y a que cinq minutes de marche pour arriver à bon port. J’en mets quand même quinze parce que je me perds, mais ça me plaît bien, Huaraz m’apparait surprenante, elle grouille de monde et de mouvement, tous les magasins sont ouverts alors qu’il fait déjà bien nuit et puis c’est l’occasion de demander mon chemin à des petites dames très gentilles qui ne le connaissent pas et qui m’invitent à demander à des messieurs qui ne le connaisse pas plus mais tous sont très souriant et j’exerce mon espagnol. Je finis par trouver après avoir emprunté une ruelle pas plus large qu’un couloir. Sur le chemin de la réception je croise, au moment où ils entrent dans leur chambre, deux garçons qui étaient dans le bus avec moi et je me dis que c’est dommage de ne pas avoir eu le temps de papoter, je n’ai pas envie d’aller au restaurant toute seule ce soir. Et puis une demi-heure plus tard quand le gérant de l’hôtel a fini de me faire tout l’historique des ballades à faire dans la région je m’aperçois que les deux garçons m’attendent, ils se sont dit que ce seraient peut-être sympa de dîner ensemble. Ce voyage est d’une facilité déconcertante. Le lendemain je squatte la terrasse sur le toit de l’hôtel (de laquelle on aperçoit les montagnes enneigées, c’est beau !) et la cuisine qui donne dessus. Après plus d’un mois de riz-frites-poulet (mélangés le riz et les frites, RIEN ne fait plus peur à un péruvien que de manquer de féculent) je décide de partir à la conquête du marché. Alerte à la population il y a des légumes dans ce pays !! ALLELUIA. Je n’aurais jamais cru ressentir autant de joie à la vue d’une courgette. Je suis littéralement euphorique quand je commence à éplucher ce qui ne va pas tarder à devenir la ratatouille du siècle. Je lave aussi mon linge à la main et je trouve ça presque cool. Je n’en reviens pas du bien que ça me fait de faire des choses toutes simples. Je prends la décision de ne plus jamais quitter cette terrasse. En fin de soirée Olivier et Baptiste arrivent quand même à me convaincre de les accompagner dans la salle de billard qu’ils ont repéré dans la journée. Quand on entre tous les regards se tournent vers nous, on est les seuls gringos et apparemment on ne passe pas inaperçus. La salle est très grande, une bonne trentaine de table de billard, et pleine de monde. On commence à jouer et sans parvenir à m’expliquer pourquoi je ne me sens pas à l’aise. C’est environ une heure après que ça me saute aux yeux, je suis la seule femme ! De la bonne centaine de personnes qu’il y a autour de nous il n’y a pas l’ombre d’une seule fille.  Le côté pot de miel dans une caverne rempli d’ours me plaît moyennement alors je ne me fais pas prier pour rentrer à la fin de la partie. Le lendemain je ne quitte pas ma terrasse, armée de mon blog et de mon économe, je passe une super journée toute calme. Je discute longuement avec Hanane dont le copain est malade et c’est super chouette. Elle a voyagé tout plein toute seule elle aussi et c’est super d’échanger mes impressions avec elle.

Le lendemain j’enfile mes souliers et je pars faire ma première randonnée toute seule. C’est un petit chemin que m’a recommandé le gérant de l’hôtel, idéal pour apprivoiser la marche en altitude apparemment. Je rejoins le départ en taxi et je rencontre pour la première fois quelqu’un qui parle exactement la même langue de voyage que moi : le chauffeur mélange allègrement anglais et espagnol et on se comprend parfaitement. Et puis je commence à marcher et je réalise au bout d’une bonne heure que j’ai certainement raté le début du sentier parce que je marche toujours sur la route de terre alors qu’on m’avait bien expliqué que ce serait plus court d’emprunter le petit chemin ad’hoc qui devait apparaître sur ma gauche au bout de cinq minutes à peu près. Je fais genre que je m’en fiche de marcher plus longtemps mais je me crois à moitié. Régulièrement je traverse des petits villages complètement désertés. Il ne reste plus que les chiens. A chaque fois que j’en aperçois un je me dis qu’il va le sentir si j’ai peur et qu’il va me manger. Du coup j’ai peur. Pour essayer de tromper leur flair le seul truc que je trouve à faire est de m’imaginer entrain de caresser un énorme Saint-Bernard. Ça me dégoûte un peu (il pue mon Saint-Bernard), ceci dit personne ne me mange. Forcément au bout d’un moment je trouve ça très long surtout que je me fait franchement la gueule depuis que j’ai réalisé que j’avais zappé le raccourci. C’était quand même pas compliqué de faire un tantinet attention à mon environnement non ? En fait je ne sais pas trop si ça me convient des masses la rando en solo. En revanche l’altitude, ni chaud ni froid. Je finis par croiser un sentier et je me rue dessus. Le premier qui passe paf c’est pour moi. Et ça tombe bien il m’amène au sommet. Je ne te raconte pas l’ambiance si en plus je m’étais perdue ! Une fois au sommet je trouve ça bof. Ça m’embête beaucoup de trouver ça bof. Peut-être que je suis blasée. Ça y est c’est la catastrophe j’ai déjà vu tant de beauté que plus rien ne m’émeut mais comment je vais faire moi ? Il me reste encore 8 mois à tirer (je suis sûre que vous me plaigniez beaucoup) !! J’en ai quasi les larmes aux yeux quand me vient l’idée que peut-être, en fait, la vue là, juste, elle est bof. Ça me ravigote. Je m’assois quand même un petit moment pour manger ma barre de céréale au chocolat fondu. Il y a un mouton qui s’exprime non loin, ça me met dans l’ambiance. Je fait le tour de l’étang-lac et je trouve enfin l’angle parfait. Là c’est joli. Après je redescends par le sentier et vraiment je ne comprends pas à quoi je pense ni comment je me débrouille mais à un moment je le perds. Je me retrouve à suivre un ruisseau-poubelle. Visiblement les villages traversés ne sont pas totalement désertés. Et puis finalement je retombe sur la route de terre empruntée à l’aller.  Je commence à me convaincre qu’il n’existe pas vraiment ce sentier qui descend tout du long quand cinq minutes avant d’arriver je vois des grosses flèches bleu indiquer un petit chemin qui serpente. Je finis la ballade en me disant « je ne comprends pas ». JE NE COMPRENDS PAS. Je rejoins la ville en montant dans un collectivos. Il y a beaucoup d’enfant qui semblent rentrer de l’école comme ça. Ils sont tout petits et arrêtent tout seuls le véhicule sur le bord de la route. La plupart rigolent en me regardant. Il ne mettent pas d’anglais dans leur espagnol alors je ne comprends pas pourquoi. Les adultes me sourient. Peut-être que je sens le Saint-Bernard.

Le lendemain je me lève avant l’aube pour faire une randonnée connue sous le nom de Laguna 69. Tous les blogs en parlent, cette marche semble être le must de la région : cinq ou six heures de marche aller-retour qui démarrent à 3 900 mètres d’altitude pour nous amener auprès d’un lac aux alentours de 4 700 mètres d’altitude. Un guide passe me chercher à l’hôtel et me fait poireauter sur un rond point avec un couple de français. On sympathise avant même que le bus ne vienne nous chercher. Il n’y a pas si longtemps que ça je ne me serais jamais cru capable de sympathiser à 5h du matin. C’est fou comme je me dépasse durant ce voyage. Amélie et Guillaume sont à la fin de leurs vacances au Pérou et viennent de finir un tour en Amazonie. Ils en parlent si bien que cela me donne envie. La route est longue alors je m’endors un moment et quand je me réveille on est entrain de longer un lac turquoise. Turquoise fou. L’eau paraît limite fluo. Le bus s’arrête et nous autorise à cinq minutes de photos. Moi je me demande si je ne serais quand même pas encore en train de rêver mais dans le doute je prends quelques photos. Tout autour on devine des monts enneigés. Cette fois je suis vraiment très très loin de me dire que c’est bof. Et ce n’est même pas encore le lac pour lequel nous nous sommes levés si tôt. Après cinq minutes de route supplémentaire c’est le début de la randonnée. On reprend notre discussion où on l’avait laissé avant de s’endormir et finalement on fait toute la ballade en papotant, enfin disons qu’on discute tous ensemble dans les descentes et dans les montées Amélie me parle pendant que Guillaume crapahute loin devant. Dans ces moments là je ne peux qu’acquiescer silencieusement, mon souffle s’est fait la malle au quatre millième mètre d’altitude à peu près. Je trouve ça un peu injuste qu’eux respirent si aisément pendant que j’ai l’impression de me balader avec des poumons de bébé panda mais je finis par doubler plusieurs personnes qui sont prises de nausées ou de migraines terribles à cause de l’altitude alors finalement je ne me sens pas si mal lotie. Le paysage est époustouflant. Tout est vert, il y a des vaches qui paissent, et puis tout autour de nous les monts enneigés. La cordillère blanche ne tient pas son nom du hasard. Et la roche qui prend des reflets d’argent ! C’est un vrai dépaysement par rapport au reste du Pérou. Les deux-cents derniers mètres de montée se font sur une pente bien raide. Je perds de vue mes nouveaux amis et me retrouve avec un français qui me dit être au bout de sa vie. Il a du mal à respirer, la tête qui explose et légèrement envie de vomir mais il continue. Avec le tiers de ses symptômes je serais certainement allongée et en train de gémir mais il m’explique qu’il est venu avec trois potes et que c’est une question de fierté d’au moins apercevoir ce putain de lac. Du coup je comprends beaucoup mieux ! Ce qui est marrant c’est que moi en pleine forme je marche aussi vite que lui. Quand enfin on aperçoit un bout d’eau turquoise j’en reste bouche bée tellement c’est beau. Il y a le gris de la pierre, le blanc des sommets enneigés, le bleu du ciel, le bleu du lac, le vert des arbustes et le violet des fleurs, c’est fou, fou, fou. C’est la première fois de mon voyage que je regrette de ne pas avoir de grand angle, le paysage est gigantesque et tout ne rentre pas dans mon cadre. Amélie et Guillaume me font de grands signes, ils ont trouvé la meilleure place pour pique-niquer. En fait le site est suffisamment grand pour que tout le monde ait l’impression d’avoir trouvé la meilleure place je crois. On s’esbaudit quelques minutes et puis on s’attelle à l’essentiel : nos sandwichs. Je ne sais pas comment ils se sont débrouillés mais ils ont déniché du fromage suisse et ils m’en donnent plein. Je ne vous raconte pas la gratitude. C’est tellement beau qu’au moment de partir on n’arrive pas à décoller, il y a toujours une dernière photo à prendre et l’envie d’enregistrer bien proprement dans la mémoire tous les détails de ce paysage surréaliste. On redescend bons derniers. Les quelques nuages qui nous accompagnaient lors de la montée s’évaporent et le chemin paraît encore plus beau qu’à l’aller. On croise plein de vaches et je réalise que je n’ai plus peur du tout. Je m’arrête à deux mètres pour les prendre en photo sans trembler ni me dépêcher. Disparue ma phobie des bovins. Ce voyage me rend bizarre. Ensuite on remonte dans le bus, il se met instantanément à pleuvoir (logique) et je m’endors. Quand on arrive à Huaraz il pleut toujours et à verse alors c’est en courant qu’on se dit au-revoir, on n’a pas le temps d’échanger nos coordonnées, on se dit qu’on se recroisera et en fait non. Ils étaient bien chouettes ces compagnons d’un jour ! Le soir je me retrouve avec trois propositions de soirée. Je ne pensais pas que c’était possible de partir seule et de se retrouver overbookée. Finalement je dîne dans un super restau italien avec Hanane et son copain et je me régale tant du repas que de la compagnie ! Le lendemain je réinvestis avec plaisir MA terrasse et je me pose des questions existentielles sur la suite de mon itinéraire : Equateur ou Bolivie ? Iquitos ou Trujillo ? Trek ou farniente ? Je dirais presque que c’est trop dur la liberté mais ce serait complètement faux. Je discute aussi avec un groupe de quatre copains qui reviennent juste du trek de Santa Cruz. C’est un trek de quatre jours dans les montagnes que je me sens complètement incapable de faire et ils me disent que c’est dur mais quand même moins que la Laguna 69 et que le plus pénible c’était la pluie. A ce moment là je ne sais pas trop ce qu’il me prend mais je descends, je rentre dans la première agence que je vois et je m’inscris pour ce trek, départ demain 4h. Après tout la Laguna 69 je n’ai pas trouvé ça dur, j’ai seulement trouvé ça beau et de toute façon la météo moi c’est ma copine.

 

 

 

 

 

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