Mucho Machu Picchu

Pour rejoindre le Machu Picchu on a décidé de traverser la vallée sacrée avec un tour organisé jusqu’à arriver à Ollantaytambo. Enfin les garçons avaient décidé ça et moi j’ai décidé de suivre les garçons. Ce matin là on ne s’est pas vraiment réveillés, on s’est levés, on est montés dans un bus avec un type dedans qui hurlait dans un micro et dès qu’il s’est tu on a continué notre nuit. Seulement assez vite le type s’est remis à hurler dans son micro et nous a obligés à descendre. Le souvenir de cet arrêt est assez flou, on nous a fait entrer dans une église je crois, puis marcher sur un terrain de foot entouré de pierres et pendant tout le temps le type, toujours le même hurlait « vamos » sans jamais s’arrêter. Un vrai cauchemar. On est remontés dans le bus avec un certain soulagement et on s’est rendormis aussitôt. En fait je dis on mais je ne sais pas, j’étais peut-être la seule à m’effondrer ainsi quoi qu’au minimum JC devait faire la même chose (JC il est pire que moi question capacité à l’endormissement). Tout ce que je sais c’est qu’à chaque fois que j’ai ouvert les yeux cette journée là, les trois garçons avaient la même tête chiffonnée que moi. Malheureusement le type s’est remis à hurler assez vite, beaucoup trop vite, j’étais en pleine phase de sommeil paradoxale, je ne vous raconte pas la souffrance. On nous a encore obligés à descendre du bus et cette fois on s’est retrouvés face à des cercles en escalier. J’ai levé mon bras deux fois pour prendre une photo et j’ai continué à dormir, debout, en maudissant régulièrement notre guide (j’ai fini par comprendre que c’était ça le type qui hurlait) qui scandait toujours chaque minute par un « vamos » des plus stressant. La troisième fois qu’on m’a tirée du sommeil c’était pour nous montrer les salineras au pas de course « VAMOS !!! ». Cette fois je me suis réveillée suffisamment pour me dire que c’était joli. Après il y a eu un arrêt où il était question de se nourrir. On était les seuls pour lesquels le déjeuner n’était pas prévu dans le prix alors on s’est retrouvés tous les trois dans un boui-boui au bord de la route où on nous a servi une soupe puis du poulet et du riz-frites pour changer. J’ai si peu d’images de cette journée que je me surprends à me souvenir si clairement du repas. C’est sûrement l’endroit le plus moche que l’on ait vu de la journée mais là bizarrement ma mémoire était au taquet pour tout enregistrer.  D’ailleurs l’autre seul moment dont je me souviens aussi clairement c’est celui où l’on s’est arrêté dans un village et où Tom m’a acheté un twix. Et puis il est enfin venu un moment où notre guide nous a réveillés pour la dernière fois. On était à Ollantaytambo. On avait le temps de suivre le groupe pour faire la visite guidée du village mais je crois qu’un seul « vamos » de plus nous aurait poussé à exercer nos instincts les plus violents envers ce gros malade. Alors on a laissé le groupe filer devant et puis on s’est mis à monter les marches. Je ne sais pas si j’aurais été plus touchée par le lieu si j’avais été mieux réveillée mais là, les marches, le monde, les autres guides qui criaient tous « vamos » (je HAIS ce mot) et le temps gris m’ont empêchée d’admirer vraiment quoi que ce soit. Je me suis même dit que si ça trouve les vielles pierres incas me laissaient complètement froide et j’ai trouvé ça vaguement con pour quelqu’un qui se dirige vers le Machu Picchu. Ensuite on est montés dans le train. Là c’est le moment où j’ai eu un peu honte parce que tous les gens qui font de longs voyages comme moi ne montent jamais dans ce train. Le train du Machu Picchu ça n’est pas une option pour le tourdumondiste. Le tourdumondiste il marche le long des voies ferrés où alors il rejoint le Machu par un trek éreintant de plusieurs jours. En plus je ne peux même pas dire que c’était pour l’expérience ou pour profiter du toit panoramique, il faisait nuit et j’ai dormi.

Je descends du train un peu déboussolée par le sommeil et quand je retrouve les garçons il n’y a déjà presque plus personne sur le quai. On tourne un peu en rond en se demandant par où peut bien être l’hôtel, Mapsme ne nous aide pas et quand on trouve un policier à qui demander notre chemin il se met à pleuvoir à verse. Je suis un peu vexée, je pensais que la météo et moi on avait un accord tacite depuis le début de mon voyage. On suit le chemin indiqué, un pont, deux ponts, trois ponts, à droite. Quand on redemande, tout dégoulinant, notre chemin à une vendeuse, elle nous indique une direction complètement différente. On fait demi-tour, retraverse le troisième pont et puis à gauche, elle a dit à gauche non ? Tout ça sous l’apocalypse. La troisième fois qu’on demande à quelqu’un la direction de notre hôtel un jeune homme se dévoue, enfile une cape de pluie et nous accompagne. Sur le chemin je croise Brad-Léo et son copain, réponds à leur coucou et continue de tracer, je n’aime pas la pluie. On arrive à la réception d’un hôtel qui a le même nom que celui que nous avons réservé mais qui n’est pas celui que nous avons réservé. Un deuxième jeune homme se dévoue pour nous conduire à bon port et nous ramène sur le chemin indiqué par le policier en début de parcours. L’hôtel est exactement là où nous nous sommes arrêtés pour demander notre route la deuxième fois. Nous mettons un pied dans l’hôtel et la pluie s’arrête. Nous découvrons notre chambre et du même coup l’élection de miss Machu Picchu qui se déroule dans le stade sous nos fenêtres. Quand on ressort manger il se remet instantanément à pleuvoir. On s’installe dans un restaurant un peu plus loin et on ne s’entend pas parler à cause de la sono de l’élection. La serveuse nous explique que c’est une fête qui a lieu une fois par an et qu’il y a des chances pour que ça dure toute la nuit. Ça tombe bien la nuit est censée être courte, on doit se lever à 4h du matin pour prendre la direction du Machu Picchu. Quand on se met dans nos lits on se rend compte que toute la chambre vibre au rythme des basses. Les boules quies ne parviennent même pas à atténuer le boucan. Ça nous fait bien rigoler. Bizarrement on finit quand même par s’endormir et quand le réveil sonne tout est silencieux autour de nous. On n’entend plus que la pluie qui martèle les carreaux. On enfile, un peu fébriles les capes de pluie achetées la veille par un JC prévoyant et on se met en route. Sur le début du chemin je m’inquiète, est-ce que je vais arriver à monter jusqu’au Machu Picchu d’abord, puis tout en haut de la Montana Picchu en ayant si peu dormi et puis avec ma toux ? Et si je faisais une crise d’asthme avant même d’arriver sur le site ? Ok ça n’est arrivé qu’une seule fois dans ma vie, au Sénégal à neuf ans après m’être fait piquer par une bestiole bizarre, mais avec ces choses là on ne peut jamais être sûr, non ? On marche un petit moment sous la pluie, dans la nuit, avec nos frontales pour toute lumière et puis on passe un premier contrôle et on arrive en bas des premières marches. Je me doutais bien qu’il faudrait monter pour atteindre le site mais je ne m’attendais pas à cette suite de marches escarpées qui serpentent au milieu de la jungle. Il règne une atmosphère toute particulière dans cet escalier, la végétation, le jour qui se lève si doucement, et le brouillard partout autour. Tout cet environnement me semble emprunt de mystère. Et je n’ai qu’une hâte, le percer ! La pluie s’est arrêtée sans même que j’y pense et il ne me vient pas à l’esprit de râler à cause des nuages et du brouillard. A me sentir si près de ce site mythique quelque chose bouillonne en moi, quelque chose qui ressemble à de la joie. J’attaque les escaliers le sourire aux lèvres et quand je me retourne la première fois je suis surprise de voir les garçons essoufflés. Je me dis qu’on a dû monter l’équivalent de mes cinq étages et que c’est pour ça que je suis moins essoufflée qu’eux pour le moment. On fait une pause, on se remet en route. Et quand un des garçons redemande une pause je suis surprise, je ne suis toujours pas fatiguée. Mais je m’arrête aussi bien sûr et je ne démens pas vraiment quand ils disent que c’est la mort cette montée. C’est que je ne voudrais pas les agacer. En plus il est fort probable que je fasse beaucoup moins la maligne dans quelques minutes, quelle idée de tracer comme ça dès le début, je vais avoir les jambes coupées tout d’un coup si je continue. Mais je continue. C’est plus fort que moi, il y a un moteur là dedans, quelque chose qui carbure et qui a hâte, tellement hâte d’arriver en haut. Quand on arrive à l’entrée sur le site on est trempés tous les quatre sans que la pluie n’ait plus rien à voir là dedans et les garçons sont un peu pâles (juste un peu pâles hein, ça n’empêche pas que vous êtes TRÈS forts) (il faut savoir parler aux hommes). On entre et on aperçoit des murs entre deux nuages, le sourire sur mes lèvres s’agrandit encore mais avant de s’approcher on a prévu de monter tout en haut de la Montana Picchu, la montée est moins prisée que celle du Wayna Picchu et son sommet donne également une vue plongeante sur le Machu et toutes les montagnes qui l’entourent. Je commence cette nouvelle montée avec autant voir plus d’énergie, mon sourire ne me quitte pas je crois et je me force à ralentir de temps en temps pour attendre les garçons. Les garçons qui commencent à faire une drôle de tête en me voyant sautiller devant eux. Au bout d’un moment Tom lâche un « bah dis-donc t’envoies du steak aujourd’hui ». Je crois que c’est le plus beau compliment qu’on ne m’ait jamais fait. Je me sens d’un coup réconciliée avec tous mes profs de sport confondus. De temps en temps la végétation s’écarte et on peut apercevoir un bout de montagne en face, tout entouré de nuage. Je trouve ça magnifique. Pour rien au monde je ne voudrais avoir fait cette montée sous un ciel bleu. Le chemin dure un petit moment et plus ça va plus ça monte sec. Les marches deviennent de plus en plus hautes et moi j’ai l’impression d’avoir des ailes de plus en plus grandes à mesure que l’on avance. A un moment j’entends un randonneur dire aux garçons « dites donc elle vous mène un sacrée rythme la petite là ». Ça me fait drôlement plaisir même si je n’aime pas trop qu’on m’appelle la petite. Par contre les trois gaillards derrière je ne suis pas sûre que ça leur plaise tant que ça.

 

On arrive en haut et nous sommes entourés de nuages. Il n’y a qu’au dessus de nos têtes que le ciel est bleu. On ne voit absolument rien du Macchu Picchu mais on est bien décidé à attendre. On voit bien qu’un coup de vent suffit d’un coup à découvrir une montagne jusque là bien planquée. Nous découvrons donc au gré du vent, du ciel et de l’humeur des nuages le paysage qui nous entoure. Je fais plein de photos même si ça ne rend pas grand chose, je voudrais tellement pouvoir rendre compte de ce que je ressens à ce moment là. D’un coup il y a un mouvement de foule à côté de moi, autour d’un animal. Je crois que c’est un chien alors je mets un instant avant de m’intéresser à la scène. Et puis je regarde et je me dis « oh un ourson ». Oh un ourson. Et oh un ourson meuf, c’est pas un peu censé t’inquiéter de te retrouver nez à nez avec ça ? Mais je plane tellement qu’à aucun moment ne me vient à l’esprit que s’il y a un ourson parmi nous, cela signifie qu’il y a sûrement une maman ours pas loin. C’est seulement quand Alex m’explique qu’il savait qu’il y avait un ourson abandonné par sa mère dans le coin que je réalise que ça aurait pu être dangereux. Bravo l’instinct de survie. Ça occupe tout le monde un petit moment cet ours, tout en haut de cette montagne, qui essaie de chiper de la nourriture dans les sacs à dos laissés au sol. Certains s’approchent tout près pour faire des selfies et se prennent de bons coups de pattes. Mignon l’animal mais pas moins sauvage pour autant. Et puis je retourne la tête vers les nuages et il me semble qu’il y en a un qui bouge là en bas. Une pierre ! On distingue une pierre, le Machu Picchu est là ! Tout doucement le nuage se retire, cela s’étale sur plusieurs minutes. Il y a de la magie à voir ce site incroyable se dévoiler si lentement au milieu des nuages. Je pense à ceux qui ont renoncé et qui sont redescendus tout juste arrivés en haut pensant que les nuages avaient l’intention de squatter le paysage pour la journée. S’ils savaient ce qu’ils ratent !

On reste longtemps à admirer le paysage maintenant entièrement dévoilé et puis il est l’heure de redescendre. Je vous le dis tout de suite l’euphorie n’a pas le même pouvoir magique pour moi dans la descente que dans la montée. Je peine. Beaucoup. Les marches sont hautes, la montagne est à pic, j’ai peur de me tordre les chevilles ou de glisser. En bref je retrouve mon état normal. Je crois que ça rassure les garçons, ils commençaient à imaginer que j’avais menti sur mes capacités sportives et ça les faisait moyennement rigoler. D’ailleurs ils sont loin devant, je ne les revois qu’une fois en bas des marches. On ouvre grand les yeux en voyant approcher le site et on s’installe juste en face, dans l’herbe, pour manger nos sandwichs. Nous avons une chance folle il y a peu de touristes. Je m’attendais tellement à ce que ce soit la cohue que je n’en reviens pas. Nous avons toute la place que nous voulons et nous pouvons faire une longue séance photo à la porte du soleil sans gêner personne. Et puis il y a maintenant un grand soleil et il fait chaud ! Ensuite on se promène au milieu des murs, je trouve ça magique d’imaginer la vie qu’il y avait ici si longtemps auparavant. Je ne savais pas si ce lieu me toucherait ou non. Je ne m’attendais pas à être aussi heureuse d’être là ! Nous n’avons pas pris de guide et nous nous posons plein de questions. Cela me donne envie de tout savoir, quelle était la vie dans cet endroit incroyable, comment étaient les toits, pourquoi les incas sont-ils partis, pourquoi je suis une warrior quand je monte des marches et un chaton quand je les descends ? On ressort du site presque dix heures après y être entrés, fourbus et affamés mais avec le même sourire qu’en arrivant. Ensuite tout s’accélère,  on va manger et je suis la seule à être servie, on remonte dans le train, on dort à Ollantaytambo, on prend un petit-déjeuner au soleil, on monte dans une voiture, on arrive à Cusco, j’ai des courbatures de folie, on mange un burger (le bonheur tient à peu de choses), je fais une sieste, les garçons achètent des portes-clés, on retrouve Emilie, on se régale dans un super restau, on fait leur fête aux pisco sour, on danse, on dort trois heures, on sort de l’hôtel et les garçons s’en vont. Je marche quelques minutes pour rejoindre mon nouvel hôtel, je contemple Cusco qui s’offre sous mes yeux au détour d’un énième escalier et elle me semble soudain aussi hostile que l’était Lima à mon arrivée au Pérou, un mois plus tôt.

12

3 comments

  1. Bravo Charlotte pour tes récits, qui nous scotchent littéralement. Bravo pour ton style si particulier, qui mélange à toute vitesse dans une même phrase description et narration, personnages, couleurs et sons ( jadooore le type qui gueule dans le micro), sensations physiques et mentales…sans oublier les images, qui s’incorporent et se mêlent au reste pour en faire un tout, un tableau vivant et excitant… Sur la dernière photo, celle avec les trois garçons : tu as (déjà) changé !! Ca se voit clair comme l’eau de roche, et cela même malgré tes lunettes noires. Pourtant tu n’es qu’au début du voyage…Ca promet ! Bisous. Jeanne

Répondre à Jeanne Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *