La-Paz-la-Paz-la-Paz

J’arrive à La Paz mal réveillée de ma nuit passée en transit à l’aéroport de Lima. Ma carte bleue reste à l’intérieur du premier distributeur bolivien que je rencontre. J’essaie un moment de négocier avec lui mais c’est une machine alors il ne comprend ni mes arguments ni mes coups de pieds. Trois messieurs essaient de m’aider en téléphonant au numéro inscrit en dessous de la phrase « si votre carte bancaire reste coincée dans la machine appelez le » mais une dame leur indique d’une voix monotone que ce numéro est hors service. Alors je me résigne et monte dans un taxi. Le chauffeur est gentil, il me rend ma monnaie et il m’amène à bon port en me posant plein de questions. A l’auberge, il est beau n’être que 9h du matin, on m’installe dans ma chambre en me donnant plein d’indications sur tout ce que je pourrais faire de beau à La Paz mais je suis un peu au ralenti alors j’attends quelques heures (souvent quand j’attends je dors) avant de sortir à la rencontre de la ville. La première chose que je remarque c’est qu’elle n’est pas tout à fait plate la garce. Il y a des façades qui sont jolies mais vieillies et aussi des façades qui sont juste moches et des fils électriques dans tous les sens et des dames avec de longues tresses et des jupes tout aussi longues qui me regardent avec un air de fatigue. Je trouve une banque du même nom que le méchant distributeur et je raconte l’incident, la dame de l’accueil a l’air de partager mon jugement critique sur ce robot qui ne fait rien que des bêtises et me dis de revenir demain à midi. Après je rentre dans un restaurant où il y a écrit Arroz con Pollo et je mange du riz avec du poulet. Je marche un peu au hasard des rues mais je me sens bientôt très fatiguée (je vous ai dit que j’ai passé la nuit en transit ENTOURÉE D’INDIENS ?) alors j’entame l’ascension (mon hôtel il est tout en haut) et après je regarde des épisodes de Kaboul Kitchen en me disant que je n’aurais jamais le courage de ressortir pour dîner. Mais un peu avant l’heure du dîner, Oriane rentre dans la chambre et on commence à papoter alors ça me sort de ma torpeur et on va dans un restaurant indien. On est absolument seules dans le restaurant face à un petit monsieur très gentil qui nous supplie de lui laisser un commentaire sur Trip Advisor. J’ai mangé un nan au fromage alors bien-sûr monsieur, tout ce que tu veux monsieur. Oriane fait aussi un long voyage, elle descend depuis plusieurs mois tout le continent depuis les Etats-Unis et je me régale à parler voyage avec elle.

Le lendemain j’ai rattrapé mes heures de sommeil alors je suis d’attaque pour partir à la découverte de La Paz. Je déambule partout où mes jambes me portent, sans autre but que d’observer ce qui m’entoure. C’est ma façon préférée de découvrir les villes, le hasard. Je m’amuse à imaginer ce qu’elle serait si toutes les vieilles bâtisses coloniales étaient rénovées, et la perçoit charmante. Mais j’avoue que pour lui dénicher ce charme là il faut avoir l’imagination bien accrochée. Outre les façades qui se délitent ou qui se dressent briques nues, il y les détritus. Absolument partout. Même au milieu de la route. De nombreux bus arpentent les rues sinueuses de la ville en crachant leur fumée noire dans les montées. Je finis par tomber sur le marché aux sorcières mais hormis les fœtus de lamas suspendus un peu partout il y a surtout beaucoup de touristes. Finalement je m’arrête sur la place San Francisco, il y a un groupe de break dance puis un peu plus loin un clown qui s’installe pour son show. Je fais comme les locaux et je m’assois sur l’estrade de la place pour observer tout ça. Je me prends au jeu du clown et m’amuse de ses simagrées autant que les enfants. Le jeune homme assis à mes côtés entame la conversation. Il s’appelle Paolo et me dit qu’il adore la France, la preuve, il est marié avec une allemande. Et puis il me parle de son pays, de la difficulté d’y vivre, de la corruption qui y règne. Comme j’écoute mais ne l’interromps presque jamais, il me raconte beaucoup beaucoup de choses. Il me dit qu’il voudrait bien vivre à l’étranger mais que la musique bolivienne lui manquerait beaucoup, il passe une heure je crois à ma parler de cette musique et à me faire écouter des morceaux horribles dans lesquelles s’élèvent des voix stridentes de petites filles dont l’unique but semble être de nous déchirer les tympans. Mais je suis polie alors je dis que je comprends et qu’il me semble en effet assez peu probable d’entendre de pareilles mélodies ailleurs dans le monde, hormis peut-être en Thaïlande ou en Corée. Ensuite il me presse de questions sur la musique française. Il me demande de lui expliquer ce qui la caractérise. Mise à part lui dire que nos chanteurs à nous ne manifestent pas le souhait de nous faire saigner des oreilles je suis bien en mal de lui répondre. Sans même parler de l’espagnol qui limite drastiquement ma capacité à broder sur le sujet je dois bien avouer que je n’ai absolument pas une once d’information à lui mettre sous la dent en ce qui concerne notre identité musicale. Je lui mime qu’il y a du piano et du violon parce que c’est tout ce qui me vient à l’esprit. Il me regarde avec l’air de celui qui découvre que tout le monde sur terre n’est pas totalement sain d’esprit. Après ça il s’en va. Les gags du clown deviennent quelque peu répétitifs alors je me lève à mon tour et reprend ma marche du hasard. Elle me fait tomber en plein milieu d’une fanfare, pleine de tambours et de robes qui virevoltent. Je ne pense à passer à la banque qu’à 18h, ma carte bleue m’y attend bien sagement. Je rentre à l’auberge et je trouve sur mon portable un message de ma mère: elle espère que j’ai bien pensé à faire opposition. J’y aurais surement pensé il y a quelques mois mais là pas une seconde. Je me dis que ça ne m’est pas venu à l’esprit parce qu’au fond de moi je SAVAIS que tout se passerait bien et encore plus au fond de moi ça me fait bien rigoler de penser ça. Il faut s’attendre à ce que je sois insupportable à mon retour dans le genre hippie-zen-la-vie-est-belle-le-chemin-est-juste. Je retrouve Oriane qui me raconte sa journée à vélo sur la route de la mort. On va manger une pizza avec un Allemand et une autre toute jeune française rencontrés à l’auberge.  Elle me raconte la façon dont sa dernière rencontre, un amour de voyage, lui a brisé le cœur. Il y a sur son minois plus de chagrin que ces mots ne lui en accorde. J’aime comme le voyage nous pousse à nous dévoiler bien plus vite qu’à l’accoutumée, un peu comme si le mouvement incessant de nos pas nous débarrassait de toute pudeur au profit de l’essentiel. Il n’y a, il me semble, rien de moins superficiel que ces rencontres éphémères.

Le lendemain, Oriane et moi retrouvons des amis à elle, Justine et Etienne au pied du téléphérique pour se rendre au marché del Alto. La queue est gigantissime mais avec les filles on s’encourage en parlant de tout se qu’on aimerait bien trouver une fois là haut. Bizarrement quand on évoque l’état d’usure de nos petites culottes, Etienne déclare qu’en réalité il a plutôt envie de faire de l’escalade aujourd’hui. Alors c’est finalement à trois qu’on arrive au marché. On a attendu tellement longtemps que notre première préoccupation est de trouver à manger. Ça tombe bien il y a un stand qui sert des ceviches. Quand je pense qu’il y a un an je m’inquiétais quand on me servait ma boisson avec des glaçons dans un restaurant nicaraguayen et que maintenant je mange du poisson cru sur la table en plastique d’un marché bolivien ça me fait bien rigoler. Une fois qu’on a bichonné nos estomacs, la partie de shopping commence. On écume tous les stands de pantalon pour Oriane qui cherche un jean mais c’est Justine qui trouve la première, on s’étonne longtemps devant un stand de sous-vêtement qui n’indique aucune taille et on passe une heure à essayer des pulls en faux poils d’alpagas. On est toute d’accord pour dire que le bleu c’est la couleur d’Oriane et qu’acheter en Bolivie un pull sur lequel ne serait dessiné aucun lama n’aurait vraiment aucun sens. Au bout d’un moment il y a une averse alors on s’arrête boire un coca à l’abri, tout en croisant les doigts pour que les pulls repérés tout à l’heure soient encore là à notre retour. Comme c’est le cas, on les réessaie tous pour être vraiment sûre, quitte à alourdir son sac on n’a pas le droit de se tromper. Ensuite c’est déjà la fin de l’après-midi alors on rentre à l’hôtel assez contentes de notre journée. Puis on se dit au-revoir, les filles s’en vont vers d’autres aventures et moi je vais m’acheter un hamburger au petit stand du coin de la rue.

Le lendemain matin réveil à l’aube. Je pars faire l’ascension du sommet de Chacaltaya. Ça fait sportive de l’extrême dit comme ça non ? En vrai c’est une petite marche d’une heure seulement. La seule difficulté c’est que la ballade commence à 5400 mètres d’altitude et finit à 5700. Dès qu’on monte dans le mini-bus qui nous y amène la guide nous prévient : la route est impressionnante et l’altitude sévère. Seul un tiers des marcheurs parvient en général au sommet. Je ne comprends pas bien si cela veut dire qu’un bus sur trois seulement arrive à destination ou si les deux tiers des passagers se jettent régulièrement du véhicule tant les lacets sinueux de la route caillouteuse les impressionnent mais quelque chose me retient de poser la question. Après cette introduction je m’attends à avoir peur mais en réalité je ne suis finalement secouée qu’au sens premier du terme, notre minibus a comme un problème de suspension ou alors il s’agit de la route, à la fois la plus trouée et la plus bossue de l’univers. Pour ce qui est des ravins qui frôlent régulièrement les roues arrières du véhicule, même pas peur j’ai vu bien pire au Pérou. Arrivés au départ de la marche une vue splendide sur la cordillère royale nous attend ainsi qu’un sentier abrupte et enneigé. Une partie du bus décide que la vue est déjà bien assez jolie d’ici merci bien on vous attend là. Moi je me dis que je n’arriverais peut-être pas en haut mais que ce serait quand-même dommage de ne pas essayer. En plus c’est l’occasion de vérifier si mes chaussures sont un peu imperméables ou pas du tout. Je constate rapidement qu’un peu ce n’est pas assez alors je me concentre très fort pour bien placer mes pieds : assez de neige pour ne pas glisser sur une plaque de givre et trop peu pour en avoir plein les chaussures. Du coup je suis surprise quand j’arrive au premier point de vue. Il me semble un instant que c’est déjà la fin parce qu’un groupe de filles en redescend mais non le sentier continue, seulement elles abandonnent. Je continue parce que jusqu’à présent je n’ai pas trouvé ça dur alors autant aller voir tout en haut si j’y suis. Force est de constater que oui assez rapidement. La vue de là-haut est très jolie, il y a un mélange entre sommets enneigés et terres arides assez surprenant. J’admire mais je ne peux pas m’empêcher de comparer un brin avec la cordillère blanche et la cordillère blanche je l’ai tellement aimé que je ne me sens pas encore prête à vibrer pour une autre (je suis une grande sentimentale). Je redescends toute fière d’être parvenue en haut sans même avoir fait d’effort, si ça se trouve maintenant je suis un vraie sportive. Le bus repart et roule (je devrais dire tressaute) longtemps, très longtemps avant de nous déposer devant l’entrée de la vallée de la lune.  Là, c’est une petite marche de trois-quart d’heure qui nous attend. Je déambule sur les chemins sans m’enthousiasmer, le paysage qui pourrait être fascinant est tout petit, on perçoit la ville absolument partout autour, j’ai l’impression d’être coincée dans un piège à touriste, ce qui est un peu le cas au fond. Heureusement trois-quart d’heure ça passe vite je suis bientôt libérée. Je rentre à l’hôtel et me remets devant Kaboul Kitchen avec délice (non mais vous connaissez cette série ?) jusqu’à ce que Mathilde entre dans la chambre (c’est un véritable nid à amitié de voyage ce dortoir) et qu’on se mette à papoter. Le lendemain normalement je devais partir mais j’ai la flemme alors je m’offre une journée de luxure à ne rien faire d’autre qu’écrire, trier mes photos et papoter avec Mathilde. Toutes les deux on rit en se rendant compte qu’on parle de la vie en voyage avec le même sourire jusqu’aux oreilles que l’on aurait pour parler d’un amoureux. C’est qu’il nous met un peu dans le même état, les jambes qui flagellent, le cœur qui bat, l’œil qui brille et ce sentiment si grisant de vivre quelque chose d’unique.

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2 comments

  1. Hihi je suis de retour en Bolivie et je me suis enfin plongée dans Kaboul Kitchen, c’est vrai que c’est adictif !
    Encore une fois, super article, drôlement bien écrit, c’est toujours un plaisir de te lire ! J’espère que ton voyage se poursuit avec toujours autant de plaisir, profites bien =)

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