Sajama oh Sajama

Une seule page du guide du routard est consacrée à Sajama, une page qui ne dit pas grand-chose mais qui attire mon attention. Je cherche un peu et je trouve un blog qui cite ce village. Je sais juste qu’il s’agit d’un tout petit village, encore relativement préservé du tourisme, dans un immense parc naturel. Je me dis que ça sent l’aventure. Mon hôtel m’explique l’itinéraire : je dois prendre un premier bus dont la destination est Oruro mais descendre à peu prés à mi-chemin à Patacamaya. Surtout bien préciser au chauffeur le nom de mon arrêt. Une fois là-bas il n’y a plus qu’à trouver la navette qui va à Sajama. Attention il n’y en a qu’une par jour et elle part à midi. L’hôtel s’occupe de m’appeler le taxi qui me permettra d’attraper le bus d’Oruro de 9h. Le taxi est en retard, j’arrive à la gare routière à 9h15 mais j’ai de la chance à peine entrée un monsieur me saute dessus en demandant « Sucre ? Potosi ? Patacamaya ? » Patacamaya ! Il me fait signe de le suivre sans tarder, le bus de 9h est en retard, il s’apprête à partir ! Je demande vers quelle heure je peux espérer arriver, il me répond 11h-11h15 ce qui me laisse un peu de marge pour manger un morceau et trouver ma navette, parfait ! Je saute dans le bus sans préciser au chauffeur que je m’arrête à Patacamaya, pourtant j’y pense, le routard, le blog et même l’hôtel m’ont dit de le dire mais je ne le fais pas, je ne sais pas pourquoi la phrase ne sort pas et maintenant je suis assise à côté d’une dame imposante, je ne vais quand même pas la déranger alors que nous sommes enfin en route. De toute façon le vendeur de ticket m’a parlé de Patacamaya comme d’une destination en soi, il ne m’a pas dit lui que j’avais besoin de préciser quoi que ce soit et puis avec la chance que j’ai, honnêtement ce voyage est d’une facilité déconcertante, je ne doute pas une seconde que j’arriverai à bon port. Après tout il me suffit de ne pas m’endormir et de demander à descendre dès qu’on croisera une ville aux alentours de 11h. Cette solution me rassure, je me détends. Je me détends tellement bien que je m’endors. Quand je me réveille il est 11h15. Avec un peu de chance je me réveille pile poil au moment où on va rentrer dans la ville. J’attends un peu en observant le paysage. Il est bientôt 11h20 et nous sommes toujours en plein désert. Ma confiance commence à flancher alors je demande à ma voisine si par hasard on aurait déjà dépassé Patacamaya. En à peu près deux secondes ça fait un tolet général, le bus entier engueule le chauffeur de ne pas m’avoir déposée à destination. Le chauffeur pile. S’excuse un million de fois en me disant qu’il fallait lui dire que je ne m’arrêtais pas à Oruro. Il me fait signe de le suivre. Descend du bus, sort mon sac de la malle, me dit de traverser et qu’en sens inverse je trouverai un collectivos pour Patacamaya, et il repart. Je suis au milieu du désert, toute seule et j’ai une autoroute à traverser. Une autoroute vide certes mais quand même. Je traverse, passe les barrières de sécurité du milieu, me place dans le bon sens et j’attends. A l’horizon il n’y a rien, d’ailleurs je n’entends rien. Tout est tellement silencieux que je me sens obligé de tousser pour vérifier si par hasard ce ne serait pas moi qui serait devenu sourde. J’attends longtemps, presque sans cesser de rire, en réalité j’adore ce moment. Je crois que je suis amoureuse de l’imprévu.

 Un collectivos finit par apparaître à l’horizon, je le vois grossir d’instant en instant, bientôt il est à mon niveau. Sur sa vitre il est écrit Patacamaya. Je monte dedans, il ne reste plus de place mais à ma vue les gens s’entassent et je parviens à me faufiler entre deux cholitas. Je me demande ce que je ferais si le bus pour Sajama était parti sans moi, une partie de moi l’espère presque, ça, ça serait de l’aventure. J’arrive à Patacamaya à 12h30, théoriquement je l’ai raté mais je cherche quand même. Puisqu’il y a des dizaines de navettes pour des dizaines de destinations, je finis par demander à une dame. Elle me dit qu’elle va aussi à Sajama, le mini-bus n’est pas encore parti, il me suffit de la suivre. Elle me demande si je voyage seule, si personne ne m’attends à Sajama, je lui réponds que oui et non et après coup je réalise que j’ai une fois de plus oublié mon fiancé imaginaire, celui que tout le monde m’a recommandé d’inventer et qui est censé m’attendre à chaque destination pour ne pas faire de moi une petite chose fragile et sans défense. Devant le mini-bus quatre français attendent, ça me semble saugrenu après ma traversée du désert (carrément j’ai traversé un désert !). Pendant le trajet on discute, il y a Ophélie et Simon qui voyagent ensemble et Valentin et Sébastien qui voyagent tous les deux tout seuls. On garde tous la bouche ouverte pendant tout le trajet tellement le paysage est beau. A l’arrivée on suit la petite dame, celle qui m’avait menée jusqu’à la navette, il se trouve qu’avec son mari ils s’occupent cette semaine du centre d’interprétation dans lequel il y a des chambres pour les voyageurs. En traversant le village je n’arrête pas de me dire que c’est fou qu’un endroit si beau puisse exister, qu’il puisse exister et que personne n’en sache rien. Le bâtiment est immense, il y a une grande salle principale qui doit faire au moins 100 mètres carrés et plein de petites pièces, des chambres, mais aussi des salles vides ou pleines d’animaux empaillés. Nous sommes tout seuls dedans, nos voix résonnent, c’est un drôle d’endroit. Le couple qui s’en occupe est adorable, ils nous louent chaque chambre pour moins de 5 euros et se mettent aussitôt à préparer le diner. Pendant ce temps je pars à la découverte du village, toute seule, le sourire jusqu’aux oreilles, la nature qui m’entoure est magnifique, grandiose, hallucinante, je suis complément sous le charme. Je retrouve les autres un peu avant le coucher du soleil, on achète quelques bières et on admire les couleurs folles que prend le paysage. Au retour on est frigorifiés, les températures chutent sévèrement dès que le soleil se cache. De tout mon voyage je n’avais encore jamais porté autant de couches à la fois pour lutter contre le froid mais même avec tout ça, on a qu’une hâte se faufiler sous les sept couvertures que contiennent chaque lit. Pendant le dîner tout le monde prévoit de partir ensemble dès le lendemain pour deux jours de trek. Tout le monde sauf moi. Je suis prise d’une grande envie de solitude et d’aventure, j’adore ce village, cet endroit et je trépigne d’impatience à l’idée de partir à sa découverte.

Lorsque je me réveille le lendemain, il n’y a plus que moi dans le bâtiment, je prends mon petit déjeuner et me prépare pour ma première randonnée. Ce sera sept kilomètres aller et sept kilomètres retour pour aller voir les geysers. Je me bats avec la douche, la salle de bain est glacée et l’eau aussi, froid sur froid on pourrait croire que ça faciliterait les choses et bien non, froid sur froid c’est impossible, je frissonne, j’ai le souffle court et l’impression qu’un million de petits poignards s’enfoncent sous ma peau dès que l’eau m’effleure. Encore pleine du froid de ma douche je me couvre à fonds, attrape un litre d’eau et le sandwich que m’a gentiment préparé la dame de l’auberge et zou je suis dehors.

11h : C’est qui la grosse maligne qui a tout prévu pour ne pas mourir de froid, c’est moâ ! Tee-shirt mérinos : check, sous pull technique : check, polaire : check, doudoune : check, coupe vent : check, marcher aux heures les plus chaudes de la journée : check.

11h05 : C’est beau

11h07 : Dis-donc il est grand ce village en fait, ça fait au moins 20mn que j’essaie d’en sortir là non ? Ah non 7mn.

11h08 : C’est beau

11h10 : je vais peut-être enlever le coupe-vent en fait, les coupe-vents ça fait transpirer et après la transpiration gèle (tout à fait) et alors on a très très froid.

11h12 : C’est beau

11h15 : c’est marrant j’ai presque l’impression d’avoir chaud

11h20 : Aller coup de folie, j’enlève la doudoune et la polaire !

11h22 : Qu’est-ce que c’est beau !

11h25 : C’est con il est lourd mon sac maintenant

11h27 : Oh une rivière, une rivière !! Elle est trop belle ! C’est trop beau cet endroit. Je suis sûre que personne n’a vu ça avant moi, enfin je veux dire je sais que d’autres gens sont passés par là mais pas comme moi, enfin pas avec mes yeux, bref je me comprends.

11h28 : En même temps ça tombe bien c’est à moi que je parle. Hihihi

11h30 : J’adore marcher seule. Je ne sais pas pourquoi les gens se regroupent sans arrêt c’est tellement bien de marcher à son rythme, se perdre dans ses pensées, rigoler tout seul, prendre autant de photos qu’on veut… Oui je l’ai déjà prise dix fois cette montagne, et alors ?! Je voudrais que ça dure des heures.

11h31 : D’ailleurs faut peut-être que je ralentisse un peu là, je vais arriver trop vite, il faut que je pro-fite. Ça doit bien faire deux heures que je marche et je n’ai rien vu passer. Ra-len-tis

11h32 : 32 minutes comment c’est possible ?  Le temps passe bizarrement ici. Si ça se trouve, on est proche d’un centre magnétique inexploité d’une force exceptionnelle, ça fait dérailler mon portable un peu comme si on était enfermé dans un espace temps qui fonctionnerait au ralenti. J’espère que j’arriverai à regagner mon monde.

11h35 : C’est beau

11h40 : Un lama ! Un LAMA !! Deux lamas ! Trois lamas !! Y A DES LAMAS PARTOUT !!! PHOTOS !! Arrêtez de bouger les copains c’est pour la photo ! Mais non pourquoi tu pars, c’est pour la photo ! Reviens ! Et oh j’ai pas de zoom ! Reviens !

11h41 : C’est vraiment naze comme bestiole.

11h45 : C’est moi où il fait chaud ? Bon aller pause : enlever le sous-pull, puis rajouter ma casquette, remettre de la crème, boire un peu.

11h55 : Ayé. Peut-être que maintenant ça fait deux heures que je marche. Peut-être pas. Vaut mieux ne pas regarder c’est plus prudent. Et puis de toute façon on s’en fout de l’heure, on est là pour pro-fi-ter. L’instant présent il n’y a que ça de vrai.

12h : Je ne voudrais pas dire mais j’ai encore chaud.

12h05 : C’est beau, non mais qu’est-ce que c’est beau ! C’est quand même dingue qu’un lieu comme ça ne soit pas plus connu. En même temps tant mieux ce serait nettement moins beau si c’était plein de touristes. Regarde là, trois heures que je marche et je n’ai toujours croisé personne. Et je ne croiserai surement personne personne personne avant ce soir. C’est pas le moment de faire une crise cardiaque. Haha.

12h06 : Il ne bat pas un peu vite mon cœur ? Vaut peut-être mieux que je ralentisse. Dans le doute.

12h10 : Ok le soleil il veut pas me lâcher un peu là ?! J’ai déjà enlevé TOUT ce qui pouvait décemment être retiré, je fais quoi maintenant, moi, si tu continues à me chauffer ?

12h12 : Aller zen, je suis là pour pro-fi-ter. Zen soyons zen, du sang froid dans les veines, soyons zen ! Et une chanson pourrie dans la tête, une !

12h15 : C’est con j’ai déjà bu la moitié de mon eau. Un litre ce n’était peut-être pas assez. Puis c’est bizarre ça fait au moins trois heures que je marche et je n’ai toujours pas vu l’ombre d’un geyser. Si ça se trouve, les geysers ça ne ressemble à rien et je les ai dépassés sans les voir. Ou alors ça fait seulement 1h15 que je marche.

12h17 : C’est trop beau.

12h20 : 7 kilomètres, 7 kilomètres en 1h30 c’est fait normalement non ? Je suis sûrement tout près.

12h21 : Je peux savoir pourquoi Mapsme me dit que j’arrive dans 40mn ? Mais c’est super long, j’ai beaucoup trop soif et puis je voudrais de l’ombre. C’est quoi ce désert sans un pet d’ombre ? Je vais faire une insolation. Je vais faire une insolation, je vais tomber dans les pommes et comme jamais personne ne passe par ici je vais mourir d’inanition et on ne retrouvera que mes os parce que les pumas auront bouffé tout le reste. BANDE DE CHAROGNES

12h25 : A tous les coups aux geysers, personne ne vend d’eau.

12h26 : C’est sûr que personne ne vend d’eau, t’as choisi un bled au milieu d’un désert SANS TOURISTES idiote.

12h27 : J’aime pas quand je m’insulte. La petite voix dans ma tête est vraiment une connasse. Je ne pouvais quand même pas deviner, qu’ici il faisait -12° la nuit et + 45° le jour. Je veux dire où est-ce qu’une telle amplitude thermique existe hein ? A part dans les déserts.

12h30 : Je ne suis rien qu’une petite crotte. Une petite crotte ignorante et abrutie.

12h32 : Oh des lamas !! Ouhou les copains regardez par ici !! C’est pour la photo !

12h35 : Hiiiii j’ai plein de photos de lamas. Y a peut-être même des alpagas dans le tas. Ou alors il n’y a que des alpagas. C’est quoi la différence déjà ?

12h37 : M’en fiche, je vais avoir des photos magnifiques, avec des histoires complètement dingues à raconter alors mon blog va être mondialement connu et je vais devenir riche et je n’aurais plus jamais à travailler ou alors un tout petit peu quand je m’ennuierai, comme ça en passant, parce que quand même ce serait triste une vie entièrement oisive, mais attention je ne ferais rien que ce qui me plaît et quand je voudrais et où je voudrais et seulement les jours où j’aurais bien dormi, c’est super important le sommeil, on néglige beaucoup trop le sommeil, moi par exemple je ne suis jamais tout à fait-tout à fait de bonne humeur quand je dors trop peu et honnêtement c’est compliqué de travailler quand on est pas complètement de bonne-humeur mais ça les patrons, ils s’en fichent qu’on soit de bonne humeur, ils veulent qu’on soit productifs, moi je ne serai plus jamais productive, de toute façon je n’aurai plus de patron, au pire je vivrai comme une ermite, c’est pas si mal ermite, déjà y a personne qui t’emmerde et en plus tu vis dehors tout le temps, en symbiose avec les éléments, je suis sûre que quand tu es ermite tu ne te fais plus avoir au moment de faire tes provisions d’eau, quand tu es ermite, tu sais que la journée il fait 45° même s’il a fait -12° pendant la nuit, ça me fait penser ce serait quand même assez malin de choisir un lieu un poil plus tempéré.

12h50 : Oh un geyser.

J’ai commencé à m’approcher des geysers, un grand sourire sur les lèvres parce que c’était quand même très très beau. Et puis sont apparus une demi-douzaine de militaires, des militaires qui se mettaient tout nus et qui s’aspergeait d’eau (non mais y en a qui ont soif !) et qui buvaient des bières (par pitiééé) et je ne sais pas trop pourquoi mais au beau milieu de rien comme ça, je ne les sentais pas trop ces militaires en permission. Moi on m’a toujours dit « fais confiance à ton instinct » alors je me suis cachée derrière des fourrés. Mais ce n’était pas complètement simple parce que je portais un tee-shirt rose fuchsia alors j’ai fini par me coucher parterre ça me permettait de grappiller un peu l’ombre des mini-arbustes qui m’entouraient, en plus d’être invisible. J’ai attendu un petit moment et j’ai entendu un gros bruit, un gros bruit qui se rapprochait de plus en plus, ça m’a fait penser au tyrannosaure de la pluie en Amazonie sauf que cette fois c’était le vent. Je me suis retrouvée en une seconde en plein milieu d’une tornade, une de ces si jolies petites tornades que je me plaisais à admirer de loin jusqu’à présent. En un instant j’étais entièrement sans dessus dessous et surtout pleine de sable. J’en avais dans les cheveux, dans la bouche, dans les oreilles, dans les chaussettes, sur les vêtements, sous les vêtements, dans le sac, partout. Quand ça s’est terminé j’ai voulu remettre un peu de crème solaire ça m’a fait un peeling gratuit. J’ai fini par oser relever la tête, les militaires s’étaient éloignés. J’avais vraiment très soif et presque plus d’eau alors je me suis remise en route. Sur le chemin du retour je n’ai pas arrêté de voir les photos parfaites que je pourrais faire si seulement je m’éloignais un peu du chemin. Je ne m’étais encore jamais sentie aussi tiraillée entre mes besoins primaires (boire vite) et mes passions photographiques (m’approcher de cette jolie petite maison en terre de sorte à placer la montagne juste derrière, avec un lama juste devant, ça ça aurait eu de la gueule comme photo). Alors j’ai fait des concessions. Je me suis éloignée un peu, mais pas trop, de sorte à faire des photos à moitié réussies donc ratées mais avec un paysage si beau, je crois qu’on y voit que du feu. Arrivée au village je me suis ruée dans la première gargotte venue et il a fallut attendre que la vendeuse se réveille de sa sieste pour pouvoir lui acheter une bouteille. Ça n’a pas été tellement rapide et j’ai été passablement étonnée par la force de mon éducation, je me suis demandée si, comme les grenouilles qui restent dans la casserole d’eau qui chauffe jusqu’à bouillir vivantes, je ne finirais pas par mourir de déshydratation en regardant des bouteilles pleines d’eau tout ça parce que la dame elle n’est pas dans la boutique.

Ensuite la nuit est tombée et il a fait très très froid, je suis rentrée à la maison. Cette drôle de maison immense et vide, on entendait que moi qui ne faisait rien et la dame qui cuisinait. J’ai mangé exactement le même repas que la veille, toute seule dans la grande salle à manger, avec mon bonnet sur la tête et mes gants sur les mains. Après je suis allée me coucher, j’étais à peine installée dans mon lit quand j’ai entendu le couple partir en fermant à clé derrière eux. Le loquet a fait un bruit d’acier énorme, un peu comme les verrous d’une prison. Il était 20h. J’ai commencé à penser aux grilles qu’il y avait aux fenêtres, à cette porte blindée fermée à clé. Je me suis dit surtout ne commence pas à imaginer les solutions en cas d’incendie. Je me suis mise à imaginer les solutions en cas d’incendies. Je me suis dit qu’avec un peu de chance il y avait des trappes sans barreaux dans le grenier et j’ai rallumé la lumière pour vérifier si j’avais une chance d’atteindre le grenier. Je n’avais aucune chance d’atteindre le grenier. Je me suis dis que lire un peu ça pourrait m’aider à m’endormir mais je n’arrivais pas à tenir mon livre sans sortir les bras des couvertures, il faisait beaucoup trop froid pour sortir quoi que ce soit des couvertures. J’ai éteint la lumière. Je me suis dit pense à un truc qui te prennes tellement la tête que tu ne puisses plus penser à l’incendie. J’ai pensé à mon retour. Et comme ça ne suffisait pas pour arrêter de me demander ça ne sent pas un peu la fumée là ? J’ai pensé à un éventuel retour en entreprise. C’était une mauvaise idée. Après être arrivé à la conclusion que je ne retrouverai jamais une boite aussi chouette que celle que j’ai quittée pour mon voyage, tous les mauvais fantômes de ma vie professionnelle ont commencé à réapparaître. Je me suis mise à entendre des choses comme « Charlotte je t’ai déjà dit qu’arriver après 9h n’était pas une option », « contrat OPCVM », « la deadline est pour ce soir, il est 18h, ça te laisse six heures, t’es large ! », « bonne nouvelle vous qui vous entendez si bien êtes tous les deux embauchés en CDD, que le meilleur gagne il n’y a qu’un CDI au bout », « Charlotte, vous m’apportez mon café ? », « à cause de toi je suis sous antidépresseur », « Charlotte se mettra bien sur nos genoux », « tu as pris ton après-midi ? », « Charlotte tu as un problème avec la ponctuation, je ne vois pas comment tu pourrais devenir une bonne juriste si tu ne sais pas placer tes virgules ». C’est marrant comme dans ses moments là rien ne revient des choses positives, de la satisfaction du travail bien fait, des supers rencontres, des personnes qu’on admire. La nuit, à l’autre bout du monde, il ne me reste que la violence. Il est 1h du matin. Quelqu’un se met à tambouriner à la porte. Je reste pétrifiée dans mon lit. Quelqu’un peut me dire pourquoi on se pétrifie quand quelqu’un sonne à une heure indue ? Est-ce que tous les monstres s’annoncent à la porte avant d’attaquer ? Je veux dire la dernière fois que ça m’est arrivé c’était une voisine qui s’était enfermée dehors (j’avais fini dans un geste héroïque par répondre à l’interphone). Ici il n’y a pas d’interphone. La personne qui essaie de défoncer la porte a l’air soûle. Je prends bien soin de respirer le plus doucement possible.

Je me réveille le lendemain matin à 8h avec l’impression de n’avoir pas fermé l’œil. La petite dame est déjà là, si j’osais je l’embrasserai tellement je suis heureuse de la voir. On discute un peu pendant mon petit déjeuner. Elle m’aide à trouver un chauffeur d’accord pour venir me chercher au lac de Huanakota au coucher du soleil. Comme ça je fais ma petite rando peinarde, j’admire le soleil se coucher et je monte aussitôt dans une voiture pour ne pas avoir froid. Cette fois je prévois trois litres d’eau, je suis tellement contente de ne pas manquer que je bois tout le temps et je passe une bonne partie de ma randonnée à avoir envie de faire pipi sans trouver aucune cachette (personne n’aurait pu penser à mettre des arbres dans ce désert ?!). Bizarrement je suis beaucoup plus détendue que la veille, je sais que c’est mon dernier jour ici, je ne veux pas en rater une miette, mes pas sont légers, je prends un million de photos, j’écoute le silence et quand j’entends le vent je cours pour échapper à la tornade. Aujourd’hui je suis une échappée. Il y a dans ma tête une musique joyeuse, mes pieds esquissent quelques pas de danse et je me dis que qui n’a jamais dansé sous le soleil de Sajama n’a aucune idée de ce qu’est la liberté. Lorsque j’arrive au lac, il n’y a pas un chat, seulement quelques vigognes et des flamands roses. J’admire longuement le paysage puis, parce que j’ai encore deux heures avant le coucher du soleil, je m’allonge sur le sable et je lis. Je relève la tête de temps en temps et je vois la lumière varier, les couleurs s’échauffer au cours du temps. J’ai le sentiment d’être seule au monde mais cette solitude là est comme un trésor, un instant d’existence qui s’infiltre sous ma peau pour y rester toujours. Le chauffeur arrive pile au bon moment et à la maison je retrouve mes compagnons du premier jour. Ils me disent « t’aurais dû venir avec nous » et je me dis pour rien au monde. Ensuite on sort diner dans un autre endroit, pour manger encore une fois exactement la même chose, et je retrouve en moi l’animal social, on rit, on se raconte, on joue aux cartes. La nuit je dors comme un loir et lorsqu’au petit jour il faut monter dans le bus je me concentre très fort pour graver dans ma mémoire les maisons, les montagnes, les arbustes, les couleurs et puis les tornades aussi.

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3 comments

  1. Hello Charlotte ! Franchement, après ce texte, ce nom de SAJAMA restera ancré en moi pour l’éternité. Alors que je ne sais même pas où ça se trouve, ce patelin, vraiment aucune idée, apparemment ce serait en Bolivie, mais dans la Bolivie du Nord ou dans la Bolivie du Sud ? Et d’ailleurs c’est où exactement la Bolivie ? Il paraît qu’il n’y a même pas de mer, donc même pas de Club Méditerranée !!
    Cependant, tu réussis à nous maintenir en haleine d’un bout à l’autre dans ton récit, car on s’y croit : au bord des geysers (ça jaillit pas en permanence, un geyser ??) ; auprès des lamas (tu pourrais m’en rapporter un petit ?) ; auprès des militaires (même si on les voit pas, car tu t’es cachée…).
    C’est le genre de récit qu’on relit plusieurs fois pour tout apprécier… D’ailleurs je vais m’empresser de le relire illico.
    Gros bisous, la talentueuse.
    Jeanne

  2. Ah dis donc Charlotte, qui l’aurait cru. Ici c’est Odile de Toulouse qui lit dans son lit, au chaud loin des serpents des geysers, des tornades, des lamas, des « c’est trop beau » et des nuits trop froides. Même pas peur, tu n’as même pas peur. C’est vraiment très chouette de te lire. Un immense merci à toi pour cette échappée, cette liberté qui nous envahit.
    J’ai beaucoup aimé cette phrase de la page d’accueil : ‘Je n’ai d’ailleurs jamais eu le sentiment d’être autant la même que depuis que je suis partie.  » Comme on ne peut pas y laisser de commentaire je la mets ici.
    Je t’embrasse très fort l’aventurière.
    Odile

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